Livres Hebdo – 11 novembre 2016

L’homme-tigre
Anne Sibran plonge dans les légendes amazoniennes.

Anne Sibran veut faire entendre le chant des damnés de la terre. Des sacrifiés du monde contemporain, détenteurs d’un inestimable savoir et dont la voix s’éteint. Dans la montagne d’argent (Grasset, 2013) – adapté en BD par Didier Tronchet sous le titre Le monde du dessous (Casterman) -, elle célébrait la cosmogonie des mineurs de l’Altiplano bolivien. Enfance d’un chaman, accueilli dans la collection « Haute enfance », célèbre les Indiens de l’Amazonie équatorienne. Pendant plusieurs mois, l’écrivain a vécu dans une communauté du centre du pays, en lisière de la forêt. De cette expérience en immersion dans un territoire profané par les Blancs depuis des siècles, récemment par l’exploitation pétrolière, elle a tiré ce cinquième roman où elle poétise l’ethnographie. Son écriture habitée se met au service de la parole rare d’un guérisseur, un  » yachak « , Lucero Tanguila, dernier d’une lignée « d’hommes – tigres », un chaman capable de « traduire la langue des esprits ». Un «gardien de l’intact », « spectateur énamouré du vivant ». Interprète sans qui « la nature est une langue morte ». Le roman s’ouvre sur une initiation. Quand l’apprenti guérisseur est laissé seul à 8 ans pendant un mois au milieu de la forêt, à charge de survivre avec pour seule protection un peu d’« herbe à tigre » – cette plante puissante qu’il
faut apprendre à maîtriser -, un couteau, un bracelet de plumes, une pierre blanche et ronde et une flûte taillée dans l’os de l’aile d’un oiseau sacré qui détient le pouvoir de voler entre les mondes, l’instrument du chaman. Anne Sibran trouve la force vibrante de l’invocation dans le tutoiement fraternel et respectueux avec lequel elle s’adresse à ce vieux chaman qui l’accueille dans sa maison, accepte qu’elle l’accompagne dans la forêt et lui raconte les légendes de son peuple. « En t’écoutant, j’ai l’impression de voir germer les contes à l’œil nu. La langue dans laquelle tu me plonges est bien plus vaste que l’homme, un verbe palpitant et contagieux dont je pressens qu’il fut aussi le nôtre avant l’invention de l’écriture. » Elle qui n’est pas là pour apprendre les rituels d’une pratique chamanique impossible à transmettre recharge ainsi sa propre langue pour témoigner et honorer. « Cette attention extrême à la parole à la fois me bouleverse et m’éblouit. Je ne suis venue rien voler d’autre. Que cette prudence, qui met le mot en exergue le rend à sa force première et agissante » Une ardente reconnaissance de dettes.

Véronique Rossignol

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